
Cet album est dédié à l’immersion théâtrale qu’a vécu le groupe des comédiens de Kliniken, adaptation de la pièce de Lars Norén par Géo Nolasco et Victor Boulenger. C’est durant une semaine que ces hommes et femmes se sont livrés à une expérience collective intense, dans un processus de création tant torturé que thérapeutique, une semaine dans la peau de patients de l’univers psychiatrique à l’Hôtel Pasteur de Rennes. Juin 2017.

Espace commun d’une clinique psychiatrique, lieu de rassemblement pour les hommes qui ont été exclus par l’économie sociale et apparemment ne sont pas pressés d’y retourner. Parmi eux, Martin qui a réussi dans la pub avant d’apprendre qu’il était séropositif. Sa femme et ses enfants l’ont quitté et il s’est effondré. Maud, une secrétaire de 52 ans souffre de dépression nerveuse chronique, cela empire tous les 2 ans. Markus, schizophrène est là depuis toujours. Mohammed attend la réponse à sa demande d’asile, sa famille a été massacrée par ses voisins serbes. Roger, skinhead, a tendance à insulter sauvagement et à agresser les autres. Sofia, anorexique, 18 ans, se sent déjà très vieille. Un animateur affirme être leur infirmier, mais finalement qu’importe, la différence est le fruit du hasard. Les 13 personnages de Kliniken vivent dans leur bulle et tournent autour de leur propre nombril.
Dans cette pièce documentaire, Lars Norén fait le constat de la maladie de la société et atteste de la santé flamboyante de ceux que l’Etat a déclaré fous. Eux, en effet, poursuivent « à l’intérieur » ce qui est valable à l’extérieur: la théorie néodarwiniste et néolibérale de la loi du plus fort. Là, dans cet espace psychiatrique, la communauté suit ses intérêts égoïstes et les lois hiérarchiques. Là, frustrations et agressions se déchargent sur les plus faibles et l’on meurt de manière terrible et angoissante.
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Quelques mots de Guillaume, à propos de Markus : » Ma schizophrénie m’est propre et m’anime depuis longtemps. Ma réalité n’est pas imaginaire mais imagée, racontée par l’intermédiaire de mon corps. La frontière avec votre perception de l’environnement et la mienne est finalement si fine : chacun ne perçoit-il pas ce qu’il souhaite voir du monde qui l’entoure, pour pouvoir s’y adapter ? Contrairement à d’autres, je revendique mon unicité, ma marginalité par l’aveu de ce que je ressens à chaque instant. Je vis avec ma maladie. Elle est partie intégrante de ma personne qui m’accompagne et me rassure. Cette clinique est ma bulle. Ces murs sont ma famille. Ces saillies, dans chaque recoin de chaque pièce, sont une vérité que vous ne voyez plus, une histoire que vous avez cessé de vous raconter. Je ne suis fou que par votre jugement. Dans votre regard, vous soutenez votre intégration dans une normalité grégaire. L’extraction vous est nécessaire pour vous protéger. Avez-vous si peur d’oser vous regarder dans le miroir et d’y découvrir quelqu’un…d’autre? »
Anne -Marie: « Le pire c’est qu’ils ne disent rien… C’est exactement comme si rien ne s’était passé. Quand j’arrive là-bas , c’est comme si le temps s’était figé, je ne peux pas bouger, c ‘est l’enfer… Où alors ils n’osent pas parler. Ils parlent d’autre chose… Ils vivent comme ils l’ont toujours fait et se protègent l’un l’autre de tout et je deviens pareille, je deviens petite et effrayée à nouveau…pour eux Il ne s’est rien passé absolument rien même si elle a abusé de moi elle aussi, c’est juste moi qui suis folle, c’est juste moi qui ai besoin de me faire soigner et moi j’ai juste envie de me venger. Je ne veux pas comprendre je ne veux pas les comprendre, je veux qu’ils brûlent en enfer jusqu’à la fin des temps. »

Roger: « A la maison je peux pas faire ce que je veux, ma mère me dit que je regarde trop la télé, j’ai le droit de rien faire et elle veut que je vienne avec elle pour rencontrer Jésus mais je veux pas rencontrer Jésus moi, s’il veut me rencontrer il a qu’à venir mais je veux pas le rencontrer, Jésus il veut que de la chatte, il en veut pas de ta vieilles chatte, il veut de la chatte jeune et magnifique Jésus. »


Martin : « J’ai pas de problème psychologique. Je n’ai jamais eu de problème psychologique, en fait. J’ai été a l’hôpital de la salpêtrière pour un problème physique. Oui, et la bas, ils m’ont renvoyés ici, j’ai fait une sorte de crise nerveuse, ils se sont sentis un peu obligés quoi …
« J’écoute la musique que j’ai dans la tête, je l’écoute seulement… mais je ne l’entends pas. »


















































Géo Nolasco : « Kliniken » est une pièce de théâtre de Lars Noren, cette pièce, je l’ai dans mon sac depuis près de 6 ans. Pourquoi? Parce que je retrouve dans ces personnages, dans leurs histoires, dans leurs mésententes avec la vie, ce qui m’anime depuis toujours. En effet, je me suis toujours senti à part, enfermé dehors parfois même dans une sorte de mutisme regardant au loin pour ne pas voir ce qu’il y a à l’intérieur. « Kliniken » est pour moi un message clair qui dit : Dessous la merde, l’herbe est verte.
Notre adaptation de Kliniken c’est la « non histoire » de 9 personnages, des exclus, des inadaptés, des marginaux, des anormaux..
FOUTAISES!! C’est moi, c’est toi, c’est nous car je pense que l’univers psychiatrique est l’un des prismes de notre société!
Une société fragile, une société qui va mal où l’on cache notre identité derrière des murs, derrière un masque!
Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade !
Cela se passe dans la pièce commune d’un hôpital psychiatrique, un huit clos qui oblige les gens à se rencontrer, à se raconter!
Ce groupe d’individus, en plus de représenter divers pathologie, représente divers classes sociales.
Sans doute ces divers pathologies sont des constructions de l’Homme, de la création de toute pièce d’être antisocial.
Et telle une mise en abyme, ces personnages recrées une analogie du système; une causalité inhérente à la nature humaine?
Dans ce lieu de rencontre, et d’échanges se construisent et se déconstruisent les rapports qui ne sont au final que des soliloques, des processus d’introspection qui vont chercher le spectateur dans son intimé.
Le chaos c’est maintenant! pourquoi? Ce que raconte cette pièce est une des conséquences de l’oligarchie ambiante,
de la domination des plus riches, de ceux qui portent l’aliénation capitaliste!
Le fait est que l’on va vers une exclusion, une extermination des plus « pauvres »,
de ceux qui n’ont pas ou plus les armes de se défendre contre une doctrine ou l’économie domine le social!
« Work in progress » est ce qui définit mon travail de metteur en scène car il est impossible,
d’après moi, de bloquer une mise en scène car c’est une matière vivante,
je travaille avec des comédiens, des interprètes, et il est primordial,
afin que chacun se saisisse de l’instant, que tout le monde puisse y mettre son grain de sable!
Je suis le chef d’orchestre mais sans musiciens, que devient le chef d’orchestre?
Selon moi chaque pièce doit être envisagée comme un processus, une remise en cause,
un nouveau terrain d’expérimentation dans lequel l’accident est bienvenu!
J’aime l’idée d’improviser, que chaque représentation soit un happening,
pour créer ce lien si spécial spectateur/comédien, un lien subtil et fragile.
Ne pas éprouver d’obligation de résultat est presqu’une condition de créativité selon moi!
En ce qui concerne la scénographie je désire aller sur un procédé de nudité de la scène,
un décor minimal, afin que l’acteur et la scène ne fasse qu’un!
Je veux pouvoir jouer dans n’importe quelle condition, avec ce qui est sur place, avec des objets « pauvres » !
Que le lieu devienne sacré par l’intervention du comédien, investir un lieu, le transformer, en faire un espace de rêve.
Victor Boulenger :
Il m’a été plus qu’un plaisir de pouvoir assister Géo Nolasco dans sa mise en scène de ce Lars Noren. ‘Kliniken’ est un texte par sa banalité et son intensité qui nous fait voyager dans ce que j’appellerai notre propre pauvre réalité : Celles d’hommes et de femmes sans cesse tourmentés et perdus dans une société qui ne cesse de vouloir nous transformer en des bêtes de rapidités. Ces personnages, avec Géo Nolasco, nous avons voulu malgré leur déboire et leur perpétuelle incommodation à la vie réelle, les sauver, leur montrer à quel point galérer n’est pas disparaître et que malgré tout cela, au fond, il restera toujours au fond de leur regard une once d’espoir vers un je ne sais quoi d’un peu mieux.

